60ème anniversaire de la J.E.C. internationale

9 septembre 2006, Paris

Pierre Juneau

À l’occasion de cette rencontre pour célébrer le 60e anniversaire de la JEC internationale, on m’a demandé de  parler des circonstances qui ont conduit à sa création en 1946 et de son secrétariat international à Paris en 1947. 

On m’a demandé de parler aussi de la J.E.C. canadienne, de mes souvenirs de ce qu’elle était au moment où je l’ai connue de 1942 à 1950 en tant qu’un des dirigeants nationaux de 1942 à 1947 et comme son représentant au premier Secrétariat international de Paris de 1947 à 1949.

On connaît l’histoire générale de ce qu’on a appelé les mouvements spécialisés d’action catholique dont le modèle fut la J.O.C. créé en Belgique par l’abbé Joseph Cardijn. La JOC, comme on sait, se répandit rapidement dans d’autres pays d’Europe et fut le modèle d’autres mouvements dont la JEC.  Elle traversa l’Atlantique pour prendre forme au Canada.  Ce sont les fondateurs de la JOC qui suscitèrent la JEC au Canada entre 1932 et 1935. On ne trouve pas facilement traces de contacts entre la JEC canadienne et d’autres JEC dans le monde entre 1935 et la guerre de 1939.

Mais aussitôt la guerre terminée, on sentit parmi les mouvements de jeunesse du monde un urgent besoin de reprendre contact. Ainsi dès 1945, les mouvements de jeunesse canadiens reçurent une invitation à participer à un congrès international à Londres dont le but était de fonder la «  Fédération mondiale de la jeunesse démocratique ». Une délégation d’une quinzaine de jeunes de toutes les parties du Canada fut rassemblée pour ce Congrès de novembre 1945. Je fus élu comme représentant de la JEC. La JEC était très active dans la Fédération des mouvements de jeunesse du Québec dont j’étais président à l’époque et aussi dans des associations pan-canadiennes. 

Le congrès rassembla plusieurs centaines de jeunes venant d’un grand nombre de pays dont l’URSS. On sait que dans les années d’après-guerre les partis communistes de l’Europe de l’Ouest, et de l’Est évidemment, étaient fort importants et le Congrès fut en fin de compte largement dominé par les participants communistes de telle sorte que le Congrès prit un caractère fortement politique et perdit beaucoup de son intérêt. Quelques années plus tard, certains pays de l’Est fondèrent un mouvement concurrentiel appelé la WAY, la World Assembly of Youth. 

Tôt ou tard la JEC internationale aurait été créée mais, paradoxalement, ce congrès, totalement biaisé, accéléra son avènement. J’étais à peine arrivé à Londres qu’un membre de la délégation française me présenta celui qui devait devenir un ami et le premier ami français de la JEC canadienne. Il s’agissait d’André Rauget, alors Secrétaire général de la JEC française.

Durant la conférence, je reçus un message du Canada de la part du Cardinal Villeneuve de Québec, me demandant si je pouvais me rendre à Prague où devait avoir lieu sous peu un congrès pour la fondation de « l’Union mondiale des étudiants ». Tous les frais étant assumés par  le Gouvernement tchèque, la JEC m’y délégua. Ce congrès qui, au départ, était organisé sous la présidence d’un ministre catholique était passé, à la suite d’une sorte de coup d’état dans le Gouvernement tchèque, sous l’autorité d’un ministre communiste. Il y eut des messes et des Te Deum mais le congrès lui-même comme celui de Londres ne dévia pas de la ligne du parti.

Cependant il s’en suivit un deuxième épisode dans les relations entre la JEC française et la JEC canadienne. André Rauget ne participa pas à ce congrès de Prague mais il me dit : « Après Prague, pourquoi ne viens-tu pas passer quelque temps à Paris et faire connaissance avec la JEC française? Nous organisons présentement une première rencontre avec des étudiants allemands à laquelle tu pourrais participer. Nous organiserons aussi une visite dans diverses universités du Midi où tu pourras rencontrer des équipes locales ». Je connus donc pendant ce séjour de quelques semaines tous les dirigeants et dirigeantes nationaux de la JEC dont René Rémond que vous connaissez bien.

Dès le printemps de 1946, André Rauget et l’aumônier général de la JEC, le Père Drujon vinrent à leur tour à Montréal rencontrer les dirigeants et dirigeantes de la JEC canadienne et faire un autre pas vers la création de la JEC internationale. 

Le pas définitif eut lieu à Fribourg en 1946. À cette réunion à laquelle participèrent les JEC de la Suisse, de la Belgique wallonne et flamande, de l’Italie, de la France, on prit la décision de créer la JEC internationale, d’établir son siège social à Paris et de contribuer à son financement. La JEC française logerait le secrétariat et fournirait un secrétaire général, Alain Rostagnat, qui préparait l’agrégation en histoire à Paris.  Je n’ai pu retracer tous les participants à cette réunion de fondation. Guy Rocher qui était devenu Président de la JEC canadienne et qui la représentait, m’a mentionné les noms de  René Rémond, alors secrétaire général de la JEC française, Jacqueline Tannery, secrétaire générale de la JECF française, André Rauget et Claude Julien. Il se souvient de la présence très active de représentants belges, wallons et flamands, italiens et suisses.  Il y avait probablement aussi, dit-il, une Américaine du nom de Sally Cassidy.  On comptait aussi au moins deux aumôniers : le Père Drujon,  l’aumônier national de la JEC française et le Père Maurice Lafond, l’aumônier national de la JEC canadienne. Les discussions furent apparemment très nourries car la réunion dura trois pleines journées.

 

C’est en 1947 que fut créé le CIDI, le Centre d’Information et de Documentation International, c’est-à-dire le Secrétariat de la JEC internationale. Tel que décidé à Fribourg, il fut logé au secrétariat national de la JEC française, rue Linné à Paris. Un petit comité exécutif se réunissait régulièrement. Parmi les noms dont je me souviens, il y avait  René Rémond, un américain du nom de Robert Rambush, Claude Julien, Alain Rostagnat et moi. J’étais arrivé à Paris comme étudiant avec mon épouse au mois de mars 1947.

Le premier projet du CIDI fut d’organiser une réunion internationale à Pontoise, à quelques kilomètres de Paris à l’été de 1947. Y participèrent une cinquantaine de représentants de JEC nationales de la France, la Belgique, la Yougoslavie, l’Italie, la Suisse, les États-Unis et le Canada.

 

Ces contacts entre des représentants de la JEC de divers pays   permirent de constater, entre ces mouvements, l’existence d’une grande parenté d’esprit malgré le temps et les distances qui les avaient séparés. Rien de bien étonnant étant donné qu’ils se réclamaient tous de la pensée du même fondateur, l’abbé Cardijn, et connaissaient la philosophie, les méthodes d’action et la spiritualité de la JOC.  Il existe quelques livres sur l’histoire de ces mouvements canadiens d’action catholique.

L’un des meilleurs, qui porte sur la JEC en particulier, écrit par deux professeurs de sociologie, E. Martin Meunier et Jean-Philippe Warren, est intitulé « Sortir de la grande noirceur » et fait allusion à ce qu’on a appelé au Québec « la révolution tranquille » datée de 1960. Il s’agit d’une date importante au Canada qui évoque un virage et un renouvellement dramatique dans la politique québécoise dans tous les domaines et particulièrement dans l’éducation. Il est intéressant de noter que la JEC, créée vers 1935, avait donc, comme le notent les auteurs, précédé de 25 ans cette « révolution tranquille ».

Comme je ne peux vous parler avec quelque précision que de la JEC canadienne, c’est donc d’elle dont je vous entretiendrai à la demande de Manoj Matthew à la suite de notre rencontre à Montréal avec le Père Deeb.

Les mouvements canadiens dont nous parlons avaient leurs secrétariats nationaux à Montréal mais certains dont la JEC et la JOC débordaient largement les limites du Québec.  La JEC était répandue en Ontario, dans certaines des provinces de l’Ouest canadien, dans les provinces maritimes, en Acadie particulièrement, et dans certaines parties de la Nouvelle-Angleterre. Elle contribua aussi à l’établissement d’une équipe américaine à l’University of Notre Dame située dans l’Indiana et maintenait des contacts amicaux avec cette équipe.

En 1945, la JEC comptait déjà 1 436 sections de filles ou garçons, dans des écoles et des collèges masculins ou féminins.  Elle commençait à pénétrer le milieu universitaire. Elle publiait deux journaux mensuels : « François » pour les jeunes qui tirait à 20 000 exemplaires et « Vie étudiante » pour les plus âgés (auparavant appelé Jec) qui tirait à 45 000 copies. Le 25 juin de cette année, la JEC célébrait son 10e anniversaire. Voici ce qu’en disait le plus important journal de Montréal, La Presse : « La jeunesse étudiante catholique du Canada a témoigné publiquement hier de sa force et de sa vigueur par un congrès (…) au Stade Delorimier de Montréal. De 25 000 à 30 000 jeunes filles et jeunes gens, sont accourus de tous les points du Canada ». 

Comment expliquer un tel succès en si peu de temps? Bien sûr, il y eut la force des idées de Joseph Cardijn et en 1 931 avait paru l’encyclique de Pie XI, Quadragesimo Anno, qui endossait fortement les idées de Cardijn : appel au leadership spirituel des jeunes, reconnaissance des milieux naturels, - ouvrier, étudiant, agricole –, reconnaissance de la responsabilité des jeunes laïcs, une responsabilité réelle de leur milieu et non seulement  l’obligation de se préparer pour un avenir distant, dans la docilité. Et n’oublions pas cette conception de l’action qui consistait, pour les militants de la JEC, non pas à appliquer des préceptes et des théories préconçus, prêts à porter, mais à regarder leur milieu, à juger de ses comportements en regard de leurs convictions et à décider des actions à entreprendre. Voir, juger, agir comme avait dit Cardijn. Pour des jeunes pour qui la religion avait souvent été jusque là un ensemble de prohibitions, de dogmes mémorisés, de traditions moralisantes et de rites, ces idées eurent l’effet d’un vent du large.

Peu à peu la JEC canadienne mit l’accent sur son caractère de mouvement plutôt que d’association.  On abandonna les insignes, les hymnes, les cotisations. On cessa d’insister sur l’importance du recrutement simplement pour augmenter l’importance numérique du mouvement.  Ainsi beaucoup de jeunes sympathisaient avec les idées de la JEC sans nécessairement « devenir membres » et sans se sentir enrégimentés. La responsabilité laïque était interprétée par ces jeunes comme une responsabilité spirituelle et sociale de leur sphère de vie. Leur milieu réel, ce milieu laïc comportait une grande complexité de réalités de tous ordres, spirituel, bien sûr, mais aussi social, économique, culturel, etc.

L’aspect culturel, intellectuel, économique de la vie étudiante devinrent des sujets importants des programmes d’action de la JEC.  Ainsi, un étudiant en économie, André Raynauld, qui devint éventuellement un des plus importants économistes au Canada, fut responsable d’un service de coopératives étudiantes.  Le journal Vie étudiante comportait des aspects spirituels bien sûr mais aussi des contenus culturels, littéraires, sociaux. Naturellement ses regards  portaient souvent sur des auteurs comme Péguy, Bernanos, Mounier, Claudel ou Maritain. Mais même ces choix pouvaient alors présenter des risques de censure dans certaines institutions de l’époque. Ainsi la livraison complète de Vie étudiante avait été mise aux poubelles par les autorités d’un collège à cause d’un article sur Bernanos qui avait pour titre « Notre église est l’église des saints. » On avait perçu là de la part de Bernanos et des rédacteurs du journal une insistance irrespectueuse.

Le secrétariat général de Montréal où travaillaient les équipes de direction comportait une vingtaine de permanents, garçons et filles, sans compter un groupe administratif d’une dizaine de personnes. L’équipe comptait aussi trois aumôniers de la communauté des Pères de Sainte-Croix.

La pensée qui animait l’activité de la JEC a été bien analysée dans le livre déjà cité « Sortir de la grande noirceur ». Avec raison, le livre insiste sur l’importance de la pensée personnaliste d’Emmanuel Mounier parmi les gens de la JEC.  Une dirigeante nationale d’alors avait trouvé en 1942, au milieu de la guerre, alors qu’on n’importait pas de revues ni de livres français, un vieux numéro de la revue

Esprit. « Nous y découvrions », dit Gérard Pelletier, président national de la JEC de 1940 à 1944 environ, «  une ligne de pensée que nous cherchions obscurément depuis que la JEC avait fait irruption dans notre adolescence. Nous apprenions que les chrétiens ne recevaient pas tous en héritage un conservatisme rivé aux traditions. » Meunier et Warren mettent en exergue d’un chapitre une citation d’Emmanuel Mounier où celui-ci rappelle ce que Jacques Maritain lui avait dit sur le climat religieux du Canada français et particulièrement de la jeunesse catholique, au retour d’un voyage au Québec : « Cette fois, j’ai touché l’obscurantisme. Le clergé a toutes les places, notamment dans l’enseignement. Il y  a une immense et sourde révolte anticléricale dans la jeunesse catholique. » Maritain ne donne pas dix ans avant qu’il n’y ait une terrible crise religieuse au Canada.  Il pense que l’Esprit peut faire beaucoup là-bas. »

Il est certain qu’il nous fallait au départ des appuis généreux de la part des milieux religieux sans lesquels ces mouvements eussent été impossibles : une confiance et un appui des supérieurs de communautés enseignantes, masculines ou féminines, des directeurs de collèges, de directeurs ou directrices d’écoles, d’évêques et de prêtres nombreux. On ne saurait trop souligner, en particulier, le rôle de certaines personnalités importantes des communautés religieuses. Certains supérieurs de ces communautés manifestaient un soin, une finesse, une perspicacité à trouver, parmi leurs membres, leurs collègues, ceux qui allaient le mieux convenir au rôle délicat mais stratégique d’un aumônier pour ce mouvement où la direction devait être laissée à de jeunes laïques.  De plus, dans le cas de la JEC, cette activité avait lieu à l’intérieur d’institutions sous contrôle ecclésiastique. Il faut savoir qu’il n’y eut pas de ministère de l’éducation au Québec avant 1960. Tout le domaine scolaire francophone ou anglophone du secteur catholique était sous l’autorité des évêques qui formaient ce qu’on appelait le « Conseil supérieur de l’éducation ». Il fallait réussir un sage équilibre entre une authentique responsabilité de direction par des étudiants et des étudiantes, et d’autre part, des aumôniers qui représentaient l’autorité religieuse. Ce rôle comportait aussi pour les aumôniers nationaux un aspect diplomatique. Venant de communautés religieuses et non du clergé séculier, ils ne relevaient pas directement des évêques. On verra combien cette question des aumôniers était importante. Sans cette compréhension et cet encouragement nous n’aurions pas réussi.

Chaque diocèse comportait une équipe de dirigeants composée de filles et de garçons et un aumônier diocésain nommé par l’évêque. Les dirigeants nationaux restaient en contact régulier avec ces équipes diocésaines par des visites, par correspondance et par des publications diverses. Un « conseil national » incluant ces équipes diocésaines, y compris les aumôniers, se réunissait durant les congés scolaires à l’hiver et à l’été. Ces réunions groupaient dirigeantes féminines et dirigeants masculins.  Le mouvement possédait aussi des camps d’été où avaient lieu divers types de réunions durant toute la période estivale.

Il faut de plus se rendre compte que les idées de Joseph Cardijn exigeaient une souplesse et une capacité d’adaptation considérable car le fonctionnement des mouvements n’était pas basé sur les cadres paroissiaux mais sur les milieux de vie. 

Rappelons aussi que Cardijn s’est adressé d’emblée non pas aux laïcs adultes, aux professionnels, aux gens influents dans la société, aux « élites » mais aux jeunes ouvriers, aux jeunes fermiers, aux jeunes professionnels, aux étudiants, qui auraient une responsabilité réelle de leur milieu social et ne seraient pas que de dociles pénitents.  Ils ne seraient donc pas, comme le dit l’auteur de « Quand la jeunesse entre en scène », Louise Bienvenue, le « bras séculier du clergé » qu’on pourrait citer en modèle de docilité du haut de la chaire. Ce changement dans les rapports entre les jeunes laïcs et le clergé était particulièrement difficile non pas seulement à accepter, mais à comprendre parfois par certains détenteurs traditionnels de l’autorité.  Je me souviens d’une occasion où une dirigeante nationale et moi, alors tous les deux d’un âge universitaire, avions été reçus par le Cardinal Archevêque de Québec. Nous eûmes une rencontre sympathique d’environ une heure. Quand vint le moment de quitter, nous l’avons remercié. Il nous adressa quelques paroles aimables et termina en disant : « Vous pourrez dire à votre aumônier que vous m’avez fait une très bonne impression. »

Nonobstant ce genre d’incident, plutôt amusant que désagréable, il ne serait peut-être pas téméraire de penser, malgré le climat

conservateur de l’époque, qu’il y avait d’autre part, à l’intérieur même des milieux ecclésiastiques, des prêtres, des prélats, que dis-je des évêques, qui souhaitaient une évolution, des changements dans l’Église et qui se félicitaient de l’avènement de ces mouvements. Je me souviens d’un incident inattendu à  ce sujet. À l’occasion d’une visite dans une ville assez importante du Québec où la JEC était très active.  La ville comportait un archevêché et un « grand séminaire » de niveau universitaire pour la formation théologique des futurs prêtres. J’avais été invité à y adresser la parole. J’avais parlé de façon plutôt informelle et insisté sur le caractère personnel de l’engagement religieux.  Je ne sais trop quelle gaucherie théologique de ma part incita, durant la période de questions, un séminariste, de toute évidence plus scolarisé que moi en théologie, à me poser la question suivante : « Cette pensée que tu exprimes n’est-elle pas d’inspiration protestante? » Interloqué, sans doute, j’avais probablement répondu un peu gauchement. Je fus éventuellement remercié poliment par le Supérieur du Séminaire qui termina ses propos en disant : «  Vous savez, il ne faudrait pas trop vous inquiéter au sujet de la question où l’on vous a soupçonné de protestantisme. Un peu de protestantisme dans son catholicisme, çà n’est pas nécessairement mauvais. »

Etions-nous anticléricaux? Aux yeux de ceux, clercs ou laïcs, qui, à l’époque, étaient réfractaires à tout changement dans les conceptions spirituelles et religieuses,  nous pouvions peut-être le paraître. Mais nous étions conscients de la nature de notre engagement qui comportait au départ une inspiration spirituelle et la reconnaissance de l’autorité des évêques. Nous avions des aumôniers dont nous respections la culture, et leur compétence en matière religieuse. Nous avions avec eux des rapports amicaux sinon fraternels. Au-delà de leur autorité, leur témoignage spirituel nous était précieux.

Cependant, il faut bien reconnaître que, dès l’origine des mouvements spécialisés, au début des années 1930, les évêques, ou certains évêques, avaient manifesté une sorte d’appréhension au sujet de ce qu’on interprétait comme une absence de coordination entre les mouvements. On tenta donc d’établir dès la naissance des mouvements, et successivement au cours des années, divers organismes d’encadrement, malheureusement toujours présidés par des personnes venant de l’extérieur des mouvements eux-mêmes. Entre 1932 et 1945, on en compta au moins quatre. L’idée paraissant artificielle, ces organismes échouaient l’un après l’autre.

L’auteure déjà citée, Louise Bienvenue, donne une explication plus réaliste de la raison de ces tentatives vainement répétées, à savoir que « l’épiscopat continua d’imaginer différentes manières de fédérer et de coordonner les mouvements, avec l’ambition de mieux les superviser et de contrôler leurs activités. »

Après 1962, on n’a pratiquement plus entendu parler de coordination, et les mouvements d’action catholique qui, pendant quelque 25 ans, avaient eu un tel impact sur la jeunesse traversèrent une série de crises qui conduisirent à un grand affaiblissement de leur action. Cependant avec une admirable persévérance, ils réussirent à survivre. Derrière ces tentatives de coordination, on ne peut discarter, à un certain moment, une inquiétude sinon une méfiance au sujet de l’orientation des mouvements dont la vraie source n’a jamais été élucidée.  La préférence pour une orientation plus traditionnelle s’est manifestée quelques fois fort clairement.

Ainsi, en février 1946, eut lieu, comme le rapporte Louise Bienvenue, une réunion à l’Archevêché de Montréal où l’aumônier, un homme fort sympathique par ailleurs, fit la déclaration suivante : « C’est la première fois qu’une réunion groupe sur un même comité, diocèses et mouvements dans toute l’histoire de l’Action catholique canadienne…. » « Les représentants des diocèses » dit Louise Bienvenue, «  font fièrement état des multiples initiatives déjà mises de l’avant pour préconiser la tempérance, prévenir le péril communiste, veiller à l’observation du dimanche, s’opposer à l’admission des enfants au cinéma et promouvoir l’organisation d’une Semaine de la  famille. »   Les représentants de la JEC, de la JOC, de la LOC et des autres mouvements spécialisés ne réagirent pas avec enthousiasme à ce genre de programme, semble-t-il.  Ils se rappelèrent peut-être une entreprise d’un prélat antérieur de l’Archevêché de Montréal qui avait organisé une campagne pour promouvoir des maillots de bain féminins plus modestes et avait poussé le zèle jusqu’à organiser une sorte de défilé de mode pour mettre en valeur des maillots de bain plus « catholiques ».

J’ai tenté d’expliquer le remarquable partenariat et le sage équilibre qui avait été réussi entre des équipes de jeunes dirigeantes et dirigeants laïques et  des aumôniers, des religieux, des religieuses au Québec dans le cadre de la JEC canadienne.  Je crois beaucoup que c’est cette confiance, ce respect mutuel dans la poursuite d’un renouvellement de leur spiritualité, et dans la nature de l’action qui a fait l’originalité et le succès de la JEC comme des autres mouvements.

Mais en 1954, pour des raisons qui n’ont pas été données ni à l’époque ni depuis, l’aumônier national de la JEC et l’un des fondateurs de la JEC internationale à Fribourg, le Père Maurice Lafond, qui jouissait du respect, de la confiance et de l’amitié de tous les dirigeants et sans doute de milliers de militants du mouvement – laïques ou religieux – voit son mandat soudainement révoqué. Il avait consacré plus de douze ans à la JEC. Manquait-il de sagesse? Sa ferveur ou son jugement s’était-il engourdi? Non, sans doute, puisqu’il devint peu après le Supérieur de sa communauté pour le Québec, puis proche conseiller d’un évêque. Il fut remplacé par un prêtre séculier d’un lointain collège dont la piété n’était sans doute pas discutable, mais dont la personnalité et les conceptions étaient de toute évidence on ne peut plus étrangères à l’esprit et au mode d’action de la JEC et des mouvements d’action catholique. Inévitablement, sa mission ne dura pas longtemps. Cependant quelle que fut l’intention derrière le renvoi subit et inexpliqué du Père Maurice Lafond, le résultat fut pénible. Malheureusement pour la JEC et malheureusement pour les autres mouvements de la jeunesse catholique du Canada français.

La JEC ne mourut pas mais vécut une succession de crises durant lesquelles les dirigeants se succédèrent. Il y eut de valeureux efforts de certains aumôniers et dirigeants pour rétablir la confiance mutuelle mais sans beaucoup de succès.

Dans une section de son livre, Louise Bienvenue parle de cette période comme de la « fin d’une époque » et cite aussi « la démission forcée » de l’Archevêque de Montréal. « Le départ forcé de Mgr Charbonneau » écrit-elle, « celui-là même qui s’était montré si sympathique à la formule de l’Action catholique spécialisée, laissait les mouvements de jeunesse dans un certain désarroi et dans une position plutôt inconfortable. Ceux qui, naguère encore, étaient présentés comme les fleurons de l’Église, comme les avant-garde d’un véritable renouveau religieux, ont désormais le désagréable sentiment d’inspirer plus de méfiance que d’admiration en hauts lieux… L’épiscopat favorisait ainsi un retour vers  la vie paroissiale et les œuvres pieuses plus traditionnelles : Enfants de Marie, Filles d’Isabelle, Ligue du Sacré-Cœur… »

Cependant la JEC canadienne persista grâce à de jeunes militants obstinés, mais dans des conditions incomparablement plus difficiles, avec l’aide moins nombreuse mais réelle de religieux, d’aumôniers et l’amitié fidèle de certains évêques. 

Récemment, en avril 2005, ces courageuses équipes célébraient modestement mais dans la bonne humeur le 70e anniversaire du mouvement, avec la participation d’anciens dirigeants et dirigeantes des décades antérieures, et de quelques aumôniers et évêques à la retraite. 

Phénomène encore plus remarquable, la JEC, comme on sait, se répandit peu à peu dans le monde entier et elle prit racine dans 80 pays. Mouvements parfois modestes qui ne bénéficient sans doute pas toujours des appuis que certains d’entre eux avaient un jour connus, mais qui non seulement ne sont pas disparus mais se sont incroyablement multipliés à travers le monde.

Nous sommes ici à Paris où prit naissance son premier secrétariat international, pour célébrer ces 60 années de fraternité internationale mais pour célébrer aussi les quelques 75 années écoulées depuis la naissance des premières équipes de J.E.C. dans le monde.

Bibliographie:

Louise Bienvenue, Quand la jeunesse entre en scène, Montréal, Boréal, 2003, pages 66 et 144

Le Congrès étudiant et la Presse, Cahiers d’Action Catholique, vol.61, septembre 1945, p.10

Gérard Pelletier, Les années d’impatience, Montréal, Stanké, 1983, p.143

E.-Martin Meunier et Jean-Philippe Warren, Sortir de la grande noirceur, Québec, Septentrion, 2002, p.125